Le Château de Morbecque est l'un des trois châteaux de plaisance d'inspiration française construits dans le bailliage de Cassel au XVIIe siècle, à une époque où la Flandre, alors espagnole, basculait progressivement dans le giron du royaume de France au gré des traités successifs — Pyrénées (1659), Nimègue (1678), Utrecht (1713). Sa construction, sa transformation, ses occupations successives et sa restauration récente racontent en miniature l'histoire d'une région-frontière qui a longtemps oscillé entre Madrid, Vienne, La Haye et Paris.

1640 — La construction primitive

La première mention du château remonte à 1640, sous le règne de Philippe IV d'Espagne. Le bailli de Cassel, Henri de Mortagne, seigneur de Morbecque, fait édifier un manoir flamand en briques rouges de Hazebrouck — matériau emblématique du Westhoek, fabriqué dans les briqueteries de Hazebrouck, Steenwerck et Estaires depuis le XVIe siècle, cuit à 950 °C dans des fours à bois pendant trois semaines. La pierre blanche utilisée pour les chaînages, encadrements de baies et corniches provient de Lezennes, près de Lille, où les carrières souterraines fournissent depuis le XIIe siècle l'essentiel des monuments lillois (Vieille Bourse, Hospice Comtesse, hôtels particuliers de la rue Royale).

Le bâtiment primitif compte alors un corps principal sur deux niveaux plus un étage de combles, deux ailes basses formant cour d'honneur, une chapelle privée seigneuriale, et une grange dîmière (aujourd'hui transformée en orangerie). La couverture, comme dans toute la Flandre, est en ardoise d'Angers acheminée par voies fluviales — la Lys, puis la Bourre. La charpente est en chêne local, scié dans la forêt domaniale de Nieppe toute proche, équarri au passe-partout et assemblé par tenons-mortaises.

1668 — Le rattachement à la France

Le traité d'Aix-la-Chapelle de 1668 rattache officiellement Morbecque au royaume de France. La famille de Mortagne reste sur place, mais doit prêter serment à Louis XIV. Quelques années plus tard, en 1685, le château accueille Vauban, qui inspecte la région pour la construction de la place forte de Bergues et passe une nuit à Morbecque sur le retour vers Versailles. L'anecdote, transcrite dans le journal de bord du château par Élisabeth de Mortagne, est confirmée par les archives militaires conservées au Service Historique de la Défense à Vincennes.

Sous Louis XIV puis Louis XV, le château reçoit des modifications mineures : ajout d'un cabinet de curiosités au premier étage en 1712, refonte des jardins en 1735 selon les principes du jardin à la française inspirés par les théories d'André Le Nôtre — perspective axiale, parterres de broderie en buis, pièce d'eau centrale aux nymphéas, allée des tilleuls plantée vers 1740 et toujours en place aujourd'hui (les sujets les plus vieux ont 285 ans).

XIXe siècle — L'agrandissement Napoléon III

Vendu comme bien national à la Révolution puis racheté en 1804 par la famille de Morbecque rentrée d'émigration, le château connaît sa grande transformation entre 1858 et 1864, sous Napoléon III. Le marquis Aymeric de Morbecque, sénateur impérial et ami personnel du prince-président, fait appel à l'architecte Henri Parent (1819-1895, l'un des maîtres du Second Empire, auteur du Musée Jacquemart-André à Paris) pour adjoindre au corps principal une aile sud-ouest, l'orangerie de pierre blanche à verrière zénithale (1865), et un pavillon des invités à la place d'une dépendance agricole.

Le Grand Salon Louis-Philippe est aménagé à cette époque : parquet en chêne à la française posé en clous forgés, deux cheminées en marbre de Carrare ornées de cariatides, lustre Baccarat à quatre-vingt-quatre bras commandé en 1862 et toujours en place. Les boiseries, peintes en blanc cassé rehaussé à la feuille d'or, ont été restaurées en 2014-2015 par l'atelier Pierre Bonnefoi (Paris XVe), spécialiste des décors XIXe.

1914-1918 — L'occupation allemande

La Première Guerre mondiale fait du château un poste de commandement allemand entre octobre 1914 et octobre 1918. Le front se stabilise à six kilomètres au sud, sur la ligne d'Estaires-Neuve-Chapelle. Les officiers de la IVe Armée allemande logent dans le château ; la famille de Morbecque, repliée à Boulogne-sur-Mer, ne retrouvera son domaine qu'à la signature de l'armistice. Les dégâts sont étonnamment limités — le commandant von Schubert, francophile cultivé, a interdit qu'on touche aux boiseries et au mobilier d'époque — mais le parc, transformé en hôpital de campagne avec quatorze baraques en bois, est durablement défiguré. Sa restauration sera achevée en 1928 seulement.

Une plaque commémorative, apposée en 1922 sur le mur est de la chapelle, rappelle les trente-deux soldats français morts dans les ambulances de campagne installées au château. Elle est toujours visible.

1944 — Le tournage du film & la Libération

En septembre 1944, après la libération de la région par la 1st Polish Armoured Division, le château accueille pendant trois mois le tournage d'un documentaire de propagande des Forces Françaises Libres sur la Reconstruction. Le réalisateur, Henri Calef (1910-1994), futur metteur en scène de Jéricho (1946), passe l'hiver à Morbecque. Quelques images du parc enneigé et de la façade sud subsistent dans les archives de l'ECPAD (Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense).

2010-2018 — La grande restauration

Au tournant des années 2010, le château était dans un état de conservation préoccupant : toiture ardoise détrempée sur l'aile est, parquets piqués par les xylophages dans le Grand Salon, verrière de l'orangerie fissurée, parc envahi par les ronces. Une campagne de restauration de huit ans (2010-2018) est lancée, sous maîtrise d'œuvre de l'architecte du patrimoine Stéphane Thouin (Lille, lauréat 2007 du Prix Européen du Patrimoine).

Les chantiers principaux

Coût total de la restauration : 6,8 millions d'euros.

Les jardins à la française aujourd'hui

Le parc s'étend sur six hectares clos de murs en briques. Le tracé d'origine, inspiré du Nôtre, a été restitué à 90 % d'après les plans cadastraux de 1840 conservés aux Archives départementales du Nord. Les parterres de broderie en buis ont été replantés en 2012 (douze mille pieds, atelier paysagiste Couasnon de Hazebrouck). La pièce d'eau aux nymphéas, asséchée en 1985, a été remise en eau en 2014 (étanchéité bentonite, pompage solaire pour la circulation). L'allée des tilleuls compte aujourd'hui quarante-deux sujets dont vingt-deux datent du XVIIIe siècle — un patrimoine arboricole exceptionnel suivi annuellement par un expert agréé.

Anecdotes

« Si l'âme d'un château se mesure à ses fantômes, alors Morbecque en a quatre — un bailli de 1670 qu'on entend marcher la nuit dans les combles, une comtesse de 1860 qui se reflète parfois dans la pièce d'eau, un officier allemand de 1916 qu'on aperçoit, dit-on, sur le perron au crépuscule, et un chat persan disparu en 1973. »